
Portraits d'apprenant.e.s

Bertine Tongoya, âgée de 48 ans, est née dans un petit village en République Centrafricaine, d’une famille polygame modeste où l’on apprenait très tôt à partager le peu que l’on avait. Dès son bas âge, elle rêvait d’école, de livres, de devenir instructrice, mais la vie dans son pays n’était jamais simple avec les tensions politiques, l’instabilité économique et les conflits armés qui surgissaient comme des tempêtes imprévisibles. L’enfance n’était qu’un court répit avant les responsabilités.
Bertine s’est mariée à 24 ans à Bangui, croyant à l’amour, à la construction d’un foyer, à l’idée que deux personnes unies pouvaient défier la dureté du monde. Cinq enfants sont nés de cette union, cinq visages, cinq souffles, cinq raisons de se battre : Antoine, Claude, Fred, Thomas et Angèle. Bertine dit que chaque naissance fut une victoire, un miracle dans un pays où l’accès aux soins était fragile. Elle les serrait contre elle la nuit, priant pour qu’aucune balle perdue, aucune maladie, aucun malheur ne viennent les lui arracher.
Malheureusement, après un temps le mariage s’est fissuré. Les disputes ont remplacé les promesses et les silences sont devenus plus lourds que les mots. Son mari a fini par partir, laissant derrière lui non seulement un foyer brisé, mais aussi l’intégralité des charges : la nourriture, les frais scolaires, les vêtements, les soins, les loyers impayés et surtout la responsabilité morale et affective de cinq enfants qui demandaient : « Papa revient quand?». Pour elle, le divorce ne fut pas seulement une séparation légale, mais aussi une fracture sociale. Dans son entourage, on murmurait : « Une femme divorcée avec 5 enfants »! Elle portait un poids invisible : celui du jugement. Pourtant, elle ne pliait pas. Bertine se levait avant l’aube pour vendre au marché, cuisiner, laver, rassurer, consoler et réapprenait à sourire, même quand son cœur était serré par l’angoisse.
En 2008, la guerre a frappé de plein fouet la République Centrafricaine. Les bruits d’explosions ont remplacé les chants du matin, les rues se sont vidées. La peur s’est installée comme une ombre permanente. Une nuit, des tirs ont éclaté près de leur maison et elle a dû rassembler ses enfants en urgence, serrant le plus petit contre sa poitrine et poussant les autres à courir sans se retourner : fuir pour survivre! Ils ont traversé des routes dangereuses, marché pendant des jours et dormi à même le sol. Elle a dû cacher ses larmes pour ne pas effrayer ses enfants et elle leur répétait : « Tant que je suis là, vous êtes en sécurité ». Pourtant, elle tremblait au fond d’elle. La famille a finalement atteint le camp de réfugiés de Béllom au Tchad. Là-bas, la vie était faite d’attentes : attendre l’eau, attendre la nourriture, attendre les soins, attendre des nouvelles, attendre un avenir. Bertine faisait la queue pendant des heures pour un sac de riz : parfois sous la pluie, parfois sous un soleil implacable. Elle se sentait déracinée, comme un arbre arraché à sa terre, mais elle refusait de se laisser engloutir par le désespoir.
Elle organisait des petits moments de joie : une chanson le soir, une histoire inventée, un éclat de rire partagée avec ses enfants. Même si ce fut une grande souffrance et une vie misérable de 14 années passées au camp de réfugiés, Bertine voulait que ses enfants se souviennent qu’ils étaient plus que des réfugiés, ils étaient des survivants.
Un jour, des agents du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés sont venus au camp pour parler de la réinstallation dans un pays d’accueil. Après tant de promesses brisées, elle n’osait pas y croire : elle s’était protégée du rêve. Les démarches ont été longues, les entretiens, les vérifications, les examens médicaux. Chaque étape ravivait ses peurs : Et si on les refusait? Et si on les séparait? Bertine priait en silence la nuit demandant simplement une chance de pouvoir quitter cette vie pénible et inconfortable dans laquelle ils étaient. Puis la réponse était arrivée : Ils doivent partir pour le Canada.
Elle a pleuré un torrent de larmes de soulagement, de gratitude et de vertige. Quitter l’Afrique, la terre de ses ancêtres, même par la guerre était un déchirement! D’un autre côté, rester signifiait condamner ses enfants à l’insécurité. C’est décidé : la famille partira.
Leur voyage fut long. À l’aéroport, elle tenait fermement les mains de ses enfants craignant de les perdre dans la foule. Quand l’avion a décollé, elle laissait derrière elle la douleur, les ruines, mais aussi une part de son identité.
Arrivée le 22 avril 2022 au Canada avec le statut de réfugiée, elle a constaté que tout était différent et vivait déjà le choc culturel : le froid mordant, la neige qu’ils voyaient pour la première fois, la langue, les immeubles, les règles, la paperasse. Elle se sentait à nouveau petite, vulnérable comme au premier jour dans le camp de réfugié, mais elle avait déjà appris à recommencer.
Initialement installée en Ontario, un proche de sa famille lui a proposée d’emménager à Sherbrooke, ce qu’elle a accepté!
Bertine n’a jamais eu la chance d’aller à l’école auparavant. Les lettres et les cahiers lui étaient étrangers et c’était un monde auquel elle n’avait pas eu accès. Le français étant LA clé qui ouvre toutes les portes, ici, au Québec, elle a dû l’apprendre. Apprivoiser cette langue était nécessaire pour bâtir sa nouvelle vie. Elle a alors intégré les cours de francisation avec courage et détermination. Ensuite, a poursuivi sa route en alphabétisation et en insertion socio professionnelle. Des pas immenses. Des pas vers elle-même.
Aujourd’hui, ses yeux brillent lorsqu’elle parle de ses cours. Elle dit que tout se passe merveilleusement bien et qu’à chaque jour, elle gagne un peu plus confiance : elle s’exprime en français, elle écrit, elle calcule, elle comprend mieux ceux qui l’entourent et surtout, elle ose discuter, partager et prendre sa place. Les mots, autrefois silencieux, sont devenus sa voix.
Malgré cela, les nuits de Bertine restent difficiles. Les souvenirs de la guerre reviennent parfois sous forme de cauchemars. La solitude pèse : être mère et père à la fois c’est épuisant, mais quand elle regarde ses 5 enfants aller à l’école en sécurité, rire librement, rêver sans entendre des coups de feu au loin, elle comprend que chaque sacrifice avait sens. La femme et ses enfants portent désormais deux patries: celle du sang, des racines et des souvenirs… et celle de l’avenir, des possibilités, des rêves et des promesses tenues.
Décédé en janvier 2022, l’ex-mari de Bertine, n’était qu’une ombre dans leur histoire. Elle, en revanche, elle est devenue pilier, refuge, force tranquille. Elle a porté le poids du divorce, la peur de la guerre, l’exil, la pauvreté et pourtant elle est restée debout. Elle n’est pas seulement une réfugiée, elle est le visage silencieux de milliers de femmes africaines qui, malgré l’abandon, la violence et les déchirements continuent d’aimer avec une intensité inébranlable.

Boubakar Diouf a 51 ans. Il est né à Bohon, en Centrafrique, et se reconnaît pleinement dans la culture de son pays. Il vient d’une famille de quatre enfants : deux petites sœurs et deux petits frères. Ses parents, aujourd’hui décédés, formaient un couple uni, et il gardera toujours le souvenir de sa famille élargie proche, notamment d’un oncle paternel décédé en 2015 à l’âge de 65 ans.
Djibril, le père de Boubakar, était agriculteur et éleveur. C’était un homme travailleur, responsable et profondément attaché à l’éducation de ses enfants. Il s’est éteint il y a 22 ans, après une longue maladie. Son départ a été un choc terrible pour Boubakar et ses sœurs : leur père était le pilier de toute la famille, le roc sur lequel reposaient leurs vies et leurs avenirs.
Fatimata, la mère de Boubakar, était ménagère et tenait un petit magasin de boulangerie. Femme douce, calme et conciliante, elle incarnait la tradition et le dévouement envers sa famille. Elle est décédée en 2018, à 63 ans, des suites du paludisme cérébral.
Aujourd’hui, ses sœurs, Alimatou et Khadija, vivent dans un camp de réfugiés au Cameroun. Ses deux frères sont malheureusement décédés jeunes dans un accident de la route. Boubakar est l’aîné de la fratrie.
Son enfance s’est déroulée dans la pauvreté, aux côtés de familles plus aisées. Cela provoquait parfois des frustrations, mais ses parents lui ont appris à accepter la vie telle qu’elle est. L’adolescence fut un temps de défis : maladies fréquentes, difficultés scolaires, dépenses importantes pour ses parents à l’hôpital. Malgré tout, il a réussi à obtenir son certificat d’études coraniques à l’école Madarasa de son village, où il a également appris l’arabe.
À 25 ans, Boubakar quitte la maison familiale pour s’installer à Nando, dans le sud de la Centrafrique. Il se lance dans l’élevage de moutons et de bœufs et dans le commerce au marché de Kendjou, à la frontière avec le Cameroun. À 30 ans, il épouse Aicha. Ensemble, ils auront sept garçons : Abou, Wahab, Fadoul, Hamad, Youssef, Ali et Omar, qui vivent aujourd’hui avec lui au Canada.
Sa vie dans son pays natal était stable, sans problèmes financiers. Mais la guerre a tout bouleversé. Le 25 décembre 2014, il est contraint de fuir vers le camp de réfugiés de Dosseh, au Tchad, où il passera huit années difficiles avant d’arriver au Canada en avril 2022. La guerre a bouleversé sa vie, détruit ses repères, et il a dû tout reconstruire à zéro dans le camp. Là-bas, pour nourrir sa famille, il a fabriqué du pain, travaillé la terre et fait tout ce qui était possible malgré les conditions très difficiles. C’est dans ces épreuves qu’il a perdu sa mère.
Grâce au Haut-Commissariat des Réfugiés et au soutien du gouvernement canadien, Boubakar, son épouse et ses enfants ont pu immigrer au Canada. Ils sont arrivés le 20 avril 2022 avec le statut de réfugiés, et tout le processus, y compris les frais, a été pris en charge.
La famille reste le cœur de sa vie. Malgré la distance, ses sœurs sont présentes et offrent soutien et réconfort. Ce lien familial solide est pour lui une source de stabilité et d’équilibre. À son arrivée au Canada, ne parlant pas le français, il a choisi de s’inscrire au centre d’éducation populaire pour apprendre la langue et mieux s’intégrer. Il est fier de son parcours académique et de son apprentissage de l’alphabétisation.
L’amitié occupe également une place importante. Avec Abdoulaye, un ami rencontré dans le camp au Tchad, il partage un lien fort, presque un « jardin secret », où règnent la confiance et le soutien mutuel.
Sa vie actuelle est marquée par la persévérance, la discipline et l’adaptabilité. Il accorde une grande importance à la famille, à l’éducation et au travail. La santé est globalement bonne : quelques douleurs au genou et un asthme léger ne l’empêchent pas de vivre pleinement. Son équilibre mental reste stable, nourri par ses activités et son engagement dans des projets bénévoles comme chez Moisson Estrie, Croquarium et le pavillon Argyll.
Boubakar a traversé la pauvreté, la maladie, la guerre, l’exil et l’adaptation à un nouveau pays. Chaque épreuve a renforcé son courage et sa détermination. Son histoire est celle d’un homme qui, malgré les obstacles, reste debout, fidèle à ses valeurs, et profondément attaché à sa famille et à ses proches.
Sa vie est un appel à croire en la capacité de l’humain à se relever, à construire, et à semer autour de soi courage, amour et dignité.

Il avait trente et un an et déjà le poids des responsabilités gravé dans la paume de ses mains.
Jeune homme Togolais, né sous le soleil rouge de Lomé, bercé par le murmure des vagues et les voix chaudes des marchés vivants.
Il avait grandi dans l’odeur du maïs grillé et des pluies soudaines sur la terre battue.
Son nom portait l’histoire de ses ancêtres et son regard, le rêve obstiné d’un avenir plus vaste.
Il avait une femme.
Une épouse au sourire patient, aux mains courageuses qui connaissait par cœur le rythme de ses silences.
Il avait deux enfants
Deux battements de cœur qui courraient vers lui le soir, deux éclats de rire qui rendaient la fatigue légère.
Il avait tout.
Et pourtant, il sentait que le tout n’était pas suffisant pour les protéger des lendemains incertains.
Alors il a décidé de partir.
Non pas pour fuir, mais pour chercher.
Chercher une lumière plus stable, un horizon plus sûr, un futur qui ne tremble pas au moindre vent.
Le Canada l’appelait comme une promesse lointaine.
Un pays de froid et d’opportunités.
Un pays où les diplômes ouvrent des portes que le courage seul ne peut pas forcer.
La veille du départ, la maison était étrangement silencieuse.
Sa femme pliait ses vêtements avec des gestes trop lents.
Chaque chemise dans la valise était un morceau de leur vie qu’elle acceptait de laisser partir.
Les enfants dormaient.
Il les a regardés longtemps.
Leurs poitrines se soulevaient doucement, innocentes de la tempête à venir.
Il a posé ses lèvres sur leurs fronts tièdes comme on scelle une promesse.
À l’aéroport, le jour s’est levé trop vite.
Sa femme serrait sa main comme si elle pouvait retenir le temps.
Quand il a franchi la porte d’embarquement, il a senti son cœur se détacher de sa poitrine pour rester derrière lui.
Dans l’avion, au-dessus des nuages, il a compris que la distance n’est pas qu’une question de kilomètres, mais de silence à supporter.
Le Canada l’a accueilli avec son ciel immense et son froid tranchant.
Le premier hiver lui a appris ce que signifie vraiment le mot solitude.
La neige tombait comme un rappel constant de l’éloignement.
Il marchait seul dans des rues inconnues.
Personne ne connaissait son histoire.
Personne ne savait qu’il avait laissé derrière lui une femme courageuse et deux enfants.
Il étudiait avec acharnement.
Les nuits devenaient courtes.
Les livres s’empilaient comme des murs entre lui et ses souvenirs.
Il mangeait seul, un repas rapide, un téléphone posé en face de lui comme unique compagnie.
Les appels vidéo étaient des bénédictions douloureuses.
Ses enfants criaient : Papa ! Papa !
Et il souriait pour cacher le tremblement de sa voix.
Après l’écran noir, le silence devenait plus lourd encore.
Sa femme lui disait : Tiens bon!
Mais il entendait derrière sa force la fatigue et la peur.
Il n’avait pas d’amis, pas de confidences partagées, seulement des couloirs de l’école, des regards pressés et le bruit de ses propres pas dans sa petite chambre froide.
Parfois, la nuit, il s’asseyait au bord du lit et laissait couler ses larmes.
Des larmes d’homme silencieuses, profondes.
Il pensait aux fêtes familiales aux rires sous les manguiers.
Il pensait à sa femme qui dormait seul désormais, à ses enfants qui grandissaient sans ses épaules pour les porter.
Il se demandait si le sacrifice valait cette douleur.
Mais chaque matin, il se relevait parce qu’il portait en lui la responsabilité d’un avenir, parce qu’il voulait que ses enfants aient le choix.
Le choix d’un monde plus vaste.
Les années passaient lentement comme un hiver qui refuse de finir.
Il apprenait, il travaillait, il résistait.
Son cœur partagé entre deux continents battait avec une force fragile.
Mais dans sa solitude, une vérité restait vivante : Il aimait.
Il aimait assez fort pour supporter l’absence.
Assez fort pour croire que les kilomètres ne détruisent pas les liens quand les racines sont profondes.
Et quand un jour, il regardera en arrière, il verra que ses larmes n’étaient pas une faiblesse, mais les preuves d’un courage immense.
Le courage d’un jeune homme togolais qui a quitté la chaleur des siens pour affronter le froid du monde, avec pour seul richesse, un rêve fragile et un amour plus grand que la distance.


